
Clément Sérack
Roman | Nouvelle | Poésie
Contresens
D’abord, le silence.
Et puis le bruit des vagues. Des mouettes en arrière-plan.
L’ambiance est douce et parasite.
Mathieu extrait son bras du lit et donne un coup sur le réveil. Le bord de mer se tait.
Sept heures et quart. Mercredi. Pire jour de la semaine. Sensation de n’en plus pouvoir alors qu’il reste trois jours de travail. Au secours.
Sur le papier, en tout cas, il est au sommet de sa gloire. Cinq ans après sa grande école, le voilà consultant dans un cabinet prestigieux. Peut-il vraiment se plaindre ? De quoi ? D’être payé quatre-vingt mille ?
Sans toucher à la lampe, Mathieu attrape son téléphone posé au pied du lit. Les pixels agressent ses pupilles, incapables d’affronter aussi vite un écran, malgré des années d’entraînement. Les notifications se sont accumulées, mais demeurent toutes futiles.
Surtout celles des applications de rencontre. Les phrases d’accroche, chaque fois différentes, donnent l’impression qu’il se passe quelque chose. Alors que c’est tout le contraire. Rien. Le lit double est toujours trop grand pour lui.
Le même néant se produit sur tous les plans. Mathieu n’a pas le temps d’avoir une vie. Métro, boulot, dodo. Bout du rouleau. D’autant qu’il se couche vers une heure du matin, tentant de grappiller des minutes d’existence.
Il appréhende sa réunion à neuf heures et demie. Il présentera devant les directeurs un sujet qu’il maîtrise assez peu. Son manager se soustrait à l'exercice, car il n'est pas meilleur et doit préserver son image. Autant sacrifier quelqu'un d'autre.
Mathieu songe à rester sous la couette quelques minutes de plus. Mais cela ne ferait que cultiver l'angoisse et le risque de retard. Voire celui de se rendormir.
Il appuie sur l’interrupteur en pestant contre la lumière, et plisse les yeux quelques secondes. Ses pupilles blasées stationnent sur le placard ouvert. La tenue du jour est toute choisie, puisqu’elle est imposée. Il s’habillera après sa douche.
Mathieu met pied à terre et se dirige vers les toilettes. Il ouvre sa boîte mail tandis qu’il est assis. Son manager lui envoie parfois des messages en dehors des heures de travail. Mais rien à signaler cette nuit. Mathieu tire la chasse d’eau et rejoint la cuisine.
Il glisse une capsule dans la machine à café, attrape et positionne une tasse, puis presse le bouton du milieu. L’appareil ronronne en déversant un filet de boisson brune. Mathieu coupe du pain, le fait griller, puis extrait le beurre du frigo. Dans sa routine, l’unique réconfort provient de ces odeurs qui se mélangent et se diffusent.
À l’issue du petit-déjeuner, Mathieu rassemble ses vêtements du jour et les emmène dans la salle de bains. Il suspend les cintres à une barre métallique, puis se déshabille et entre dans la douche.
La chaleur du repas est déjà loin. Le froid se saisit de sa peau. Le froid de l’air, du bac, de l’eau, avant que celle-ci ne dépasse trente degrés. Mathieu enduit son corps de savon, puis l’asperge à nouveau.
Lorsqu’il a terminé, il se sèche et enfile ses vêtements. Il ferme sa chemise en débutant par les boutons du haut.
Face au miroir, il lève les yeux et se regarde.
Il voit la discordance entre ce qu'il vit et ce qui l’animerait.
Contresens.
Il voit la cohérence entre ce qu'il a vécu et ce qui l’a éteint.
Face au miroir, il se regarde et baisse les yeux.
Il ouvre sa chemise en débutant par les boutons du bas. Il retire ses vêtements et les suspend aux cintres. Il se sèche avec la serviette, puis entre dans la douche.
Mathieu se rince, avant d'étaler le savon sur son corps. Enfin, il mouille sa peau. Lorsqu’il a coupé l’eau, la chaleur l'enveloppe toujours. Le chaud de l’air brumeux et du bac hydraté.
Mathieu sort de la douche et trempe son pyjama en le revêtant. Il décroche les cintres de la barre métallique et ramène les habits dans sa chambre. Il les range dans le placard, qu’il referme.
Dans la cuisine, les odeurs froides du pain grillé et du café sont fades. Mathieu récupère le beurre dans le frigo, lance le grille-pain, puis va couper du pain.
Il presse le bouton de la machine à café, mais un bip aigu retentit et un crachat d’eau chaude émerge du tuyau. Mathieu attrape une tasse, la positionne dans l'axe, puis insère une capsule. Il ne se passe rien.
Aux toilettes, il tire la chasse d’eau, puis s’assied en ouvrant sa boîte mail. Celle-ci n’a rien à délivrer, comme sa vessie au même moment. Mathieu se dirige vers sa chambre et grimpe sur le lit, laissant son téléphone au sol.
Ses pupilles vigilantes stationnent sur le placard fermé. La tenue du jour est toute subie, puisqu’elle est imposée. Il appuie sur l’interrupteur en pestant contre la pénombre. Ses yeux mettent un instant à s’acclimater.
Mathieu songe à rester sous la couette quelques minutes de moins. Se lever augmenterait sa motivation et la probabilité qu'il soit à l'heure. Voire qu'il paraisse en forme.
Il a hâte de sa réunion à neuf heures et demie. La présentation devant les directeurs sera l’occasion de se faire remarquer, de marquer les esprits, même s’il n’est pas expert. D’autant que son manager, averse aux défis, n’a pas su s’emparer de l’opportunité.
Aucun vide dans cette vie, remplie par le travail. Il peut y consacrer du temps. Dodo, boulot, métro. Début du rouleau où tout reste à écrire. D’autant qu’il se couche vers une heure du matin, tentant de limiter les minutes de sommeil, non travaillées.
Mathieu attrape son téléphone posé au pied du lit. Les pixels caressent ses pupilles, capables d’affronter un écran dans le noir, grâce à des années d’entraînement. Les notifications sont peu nombreuses, mais toutes utiles.
Comme celles des applications de rencontre. Chaque fois différentes, elles l’informent qu’il se passe quelque chose. Qu’on s’intéresse à lui. Souvent, ça lui fait rencontrer des femmes. Il peut partager son lit double.
Mathieu a de nombreux atouts, mais il n’est pas encore au sommet de sa gloire. Cinq ans après sa grande école, le voilà consultant dans un cabinet prestigieux, mais il pourrait briguer un poste plus élevé. Plus de pouvoir, d’argent et de reconnaissance. Peut-il vraiment être freiné ? Par quoi ? La concurrence de certains collègues ?
Huit heures moins le quart. Mercredi. Meilleur jour de la semaine. Sensation d'équilibre et de contrôle, passé le stress du début de semaine. Tout va bien.
Mathieu extrait son bras du lit et programme le réveil en choisissant l'une des ambiances possibles. Le bord de mer s’éveille.
L’ambiance est parasite et douce.
Des mouettes en arrière-plan. Le bruit des vagues.
Et enfin, le silence.
Contresens.